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SOUDAIN, SEULS d'Isabelle Autissier aux éditions Stock

Dernière mise à jour : 2 oct. 2023


Lu pendant mes vacances, avec délectation… Isabelle Autissier n’est pas seulement une célèbre navigatrice, c’est aussi un auteur de talent. L’intrigue est prenante, je suis passionnée des récits où l’être humain est acculé à aller au bout de ses réserves physiques comme psychiques. Et puis, j’ai été littéralement transportée par l’écriture incisive d’Isabelle décrivant sans pareil la nature qu’elle connaît si bien pour s’être souvent frottée aux éléments lors de sa carrière d’exploratrice.


Le thème pourrait en être : aimer ou survivre.

L’histoire : c'est un couple de trentenaires amoureux qui décide de s’octroyer une année sabbatique pour aller faire le tour du monde en voilier. Jusque là, rien de bien original, on en connaît tous que l’appel du large a titillé. Les fantasmes des grands espaces, d’eau turquoise, et d'abaltros qui fendent un ciel bleu carte postale, c’est très beau lorsque tout va bien. Seulement voilà, ils vont commettre quelques erreurs qu’ils vont payer très cher : la perte de leur bateau tandis qu'ils ont trouvé réfuge sur une île déserte de l’atlantique sud.

Comment ces deux Robinson des temps modernes vont-ils survivre, livrés à eux-mêmes, au cœur d’une nature sauvage dont ils ne possèdent pas les codes, des manchots, des otaries, des éléphants de mer et des rats pour seule compagnie ?

Alors qu’ils sont ramenés à leurs instincts primaires, quelle va être leur faculté d’adaptation face à cette nature hostile tandis qu’ils entrent dans l’hiver ?

De cette détresse physique va naître une détresse morale. Comment réussir à rester un couple amoureux face aux conditions suprêmes, aux situations de tension, aux privations, à cette angoisse grandissante ? Car enfin, ils se demandent combien de temps, avant qu’on vienne leur porter secours, ils vont devoir survivre sur cette terre glaciale et isolée sans moyen de se nourrir, de s’habiller, de se chauffer ? La perspective d’y finir leurs jours les plonge dans l’effroi.

Vont-ils continuer à s’entraider, à compter l’un sur l’autre ou bien écouter leur petite voix intérieure qui leur souffle de se débarrasser du plus faible, d’œuvrer chacun pour soi parce qu’ils n’ont plus la même motivation, la même énergie, la même résilience ?

Vous l’aurez compris, ce texte à l’écriture puissante va au-delà d’un simple roman d’aventures. Par la fine psychologie de l’analyse d’un couple, on ne peut s’empêcher de s’interroger : comment aurait-on agi soi-même vis-à-vis de son (sa) propre conjoint(e) ? Gageons qu’après une telle lecture, on le (la) regarde d’une autre façon…

Une histoire passionnante.


Extrait

Ils sont partis tôt. La journée promet d'être sublime comme savent parfois l'être ces latitudes tourmentées, le ciel d'un bleu profond, liquide, de cette transparence particulière aux Cinquantièmes Sud. Pas une ride à la surface, Jason, leur bateau, semble en apesanteur sur un tapis d'eau sombre. Les albatros, en panne de vent, pédalent doucement autour de la coque. Ils ont tiré l'annexe bien haut sur la grève et longé l'ancienne base baleinière. Les tôles rouillées, dorées par le soleil, ont un petit air guilleret, mêlant les ocres, les fauves et les roux. Abandonnée des hommes, la station est réinvestie par les bêtes, celles-là mêmes que l'on a si longtemps pourchassées, assommées, éventrées, mises à cuire dans les immenses bouilleurs qui, maintenant, tombent en ruine. Au détour de chaque tas de briques, dans les cabanes écroulées, au milieu d'un fouillis de tuyaux qui ne vont plus nulle part, des groupes de manchots circonspects, des familles d'otaries, des éléphants de mer se prélassent. Ils sont restés un bon moment les contempler et c'est tard dans la matinée qu'ils ont commencé à remonter la vallée. «Trois bonnes heures», leur avait dit Hervé, l'une des rares personnes à être jamais venues ici. Sur l'île, dès que l'on s'éloigne de la plaine côtière, on quitte le vert. Le monde devient minéral ; rochers, falaises, pics couronnés de glaciers. Ils vont d'un bon pas, s'esclaffant comme des collégiens en vadrouille, devant la couleur d'une pierre, la pureté d'un ruisseau. Arrivés au premier ressaut, avant de perdre la mer de vue, ils font une autre pause. C'est si simple, si beau, quasi indicible. La baie encerclée de tombants noirâtres, l'eau qui scintille comme de l'argent brassé sous la légère brise qui se lève, la tache orangée de la vieille station et le bateau, leur brave bateau, qui semble dormir, les ailes repliées, pareil aux albatros du matin. Au large, des mastodontes immobiles, blanc-bleu, luisent dans la lumière. Rien n'est plus paisible qu'un iceberg par temps calme. Le ciel se zèbre d'immenses griffures, nuages sans ombre de haute altitude, que le soleil ourle d'or. Ils restent longtemps fascinés, savourant cette vision. Sans doute un peu trop longtemps. Louise note que ça grisaille dans l'ouest et ses antennes de montagnarde se déplient, en alerte. «Tu ne crois pas qu'on ferait mieux de rentrer, les nuages arrivent.» Le ton est faussement enjoué, mais l'inquiétude perce. «Sûrement pas ! Ah, toi, il faut toujours que tu te biles. Si ça se couvre, on aura moins chaud.»




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